Financement participatif (2) : risque et rendement


11/02/2014 par Therese 12 réponses (12)

Types de financement participatifLe financement participatif propose une alternative à la finance traditionnelle qui peut redonner du sens à l’argent. Ce billet analyse le potentiel de risque et de rendement financier de différents types de financement participatif, vus du point de vue d’un épargnant qui désirerait participer en tant que donateur, prêteur ou investisseur en capital.

On compte en France plus d’une cinquantaine de plateformes de financement participatif très diverses. Dans un précédent billet, on a évoqué en quoi ces diverses initiatives ont le potentiel de redonner à la finance un sens, une dimension sociale, humaine et innovante qui manquent aux circuits de financement traditionnels.

Ce billet tente de répondre à la question : Comment en tant qu’épargnant peut-on évaluer les différentes propositions de financement participatif pour s’assurer du bon emploi de son argent ? 

Pour cela on analyse selon des critères financiers de rendement et de risque six différents types de financement participatif illustrés dans l’infographie ci-dessus.

  • Le don participatif sans contrepartie
  • Le don avec contrepartie, aussi appelé prévente
  • Le prêt participatif sans intérêts
  • Le prêt participatif avec intérêt
  • Le don contre royalties
  • L’investissement participatif en capital

On n’ignore pas la satisfaction morale, non financière qu’apportent les projets de financement participatif, en particulier les projets de financement solidaire. Mais quand il s’agit d’argent, l’enfer est parfois pavé de bonnes intentions. La solidarité et l’enthousiasme pour l’innovation n’empêchent pas de s’assurer que son argent est bien employé, au contraire.

Le don participatif sans contrepartie

Le but de ce type de financement participatif peut être de constituer une cagnotte pour un cadeau de mariage ou d’anniversaire, comme sur Leetchi, de soutenir des causes humanitaires, comme sur JustGiving (USA) et United Donations (FR), ou bien encore de financer des projets artistiques, comme sur Proarti.

        • Don moyen : Quelques dizaines d’euros.
        • Collecte moyenne : Quelques centaines ou milliers d’euros.
        • Risque : Moral, et faible, de voir son argent gaspillé par le bénéficiaire des dons.
        • Rendement : Pas de profit matériel, mais certaines plateformes permettent de profiter des réductions d’impôts liées aux dons caritatifs (60% ou 75% du don). Satisfaction morale élevée : Donner sans attendre en retour fait du bien !

Attention : Tandis que Leetchi prélève 4% de commission sur les sommes collectées, certaines plateformes, par exemple United Donations, prennent des commissions de près de 10%. Cela peut paraitre élevé pour servir d’intermédiaire à des dons caritatifs mais s’explique par le coût de sélection et de suivi de projets menés par de petites associations caritatives qui n’ont pas les mêmes moyens de se faire connaître que les grandes associations caritatives de type AICF ou Médecins du monde.

Le don avec contrepartie, aussi appelé prévente

Ce type de financement participatif consiste à solliciter des dons, par exemple pour financer la production d’un CD, tout en s’engageant à fournir plus tard une contrepartie, par exemple le CD qui aura été produit grâce à l’argent des donateurs. C’est la forme la plus connue, sans doute parce que la plus amusante, de financement participatif. Elle a pris son essor grâce au succès des sites américains Kickstarter et Indiegogo qui ont financé certains projets comme la production de la montre Pebble à hauteur de plusieurs millions d’euros. Cette catégorie est illustrée en France par des sociétés comme Ulule et KissKissBankBank.

  • Don moyen : Quelques dizaines d’euros.
  • Collecte moyenne : Quelques milliers d’euros, mais peut aller jusqu’à plusieurs millions.
  • Risque : Non aboutissement du projet, déception, perte de la contrepartie espérée. Mener à bien un projet reste difficile, même si on est financé par la foule. En 2011, moins de la moitié des projets financés sur Kickstarter ont abouti et livré les contreparties attendues. Ulule affiche un taux de réussite de 66% : c’est le taux de campagnes ayant atteint leur objectif de collecte de fonds et non le taux de projets ayant livré les contreparties.
  • Rendement : Financièrement faible. La contrepartie est souvent un produit faiblement discounté dont la valeur est directement en rapport avec le don. Mais il y a une grande satisfaction morale et pas mal de plaisir à soutenir un projet créatif auquel on croit.

Attention : Ici encore, les commissions servant à couvrir les frais des plateformes ne sont pas négligeables, par exemple 5% pour Kickstarter et une commission dégressive entre 8% et 5% pour Ulule. On doit en ternir compte, même si ces commissions sont payées par le porteur de projet, et non par le donateur.

Le prêt participatif sans intérêts

C’est une variante du don puisque les prêteurs renoncent à percevoir un intérêt pour des sommes qu’ils prêtent. De plus dans certains cas, par exemple, sur la plateforme Babyloan qui collecte de l’argent pour financer des microcrédits humanitaires, en France et surtout à l’étranger, dans les pays en voie de développement, les contributeurs financent les coûts de fonctionnement de la plateforme. Dans le cas de Hellomerci, une plateforme de prêt solidaire entre particuliers, ce sont par contre les emprunteurs qui payent les frais de fonctionnement de la plateforme. Le prêt n’est dont pas entièrement gratuit pour eux.

  • Prêt moyen : Quelques dizaines d’euros.
  • Collecte moyenne : Quelques milliers d’euros.
  • Risque : Non remboursement du prêt par défaut de l’emprunteur. Le risque peut être mitigé pas des intermédiaires, ainsi Babyloan finance non pas directement les porteurs de projets, mais des Institutions de Microfinance (IMF) qui s’engagent à rembourser le prêteur même si le projet du micro-entrepreneur échoue. Le risque devient alors le risque de faillite de l’IMF.
  • Rendement : Pas de profit financier et, selon les cas, un coût de participation aux frais de la plateforme. Satisfaction morale de soutenir des projets solidaires qui aident les bénéficiaires à entreprendre et à (re-)devenir économiquement autonomes. Le prêt solidaire responsabilise plus qu’un simple don. L’emprunteur se sent à la fois soutenu et engagé auprès de la communauté des prêteurs.

Attention : Les plateformes prélèvent des commissions sur les sommes versées aux emprunteurs. Par exemple Babyloan prélève une commission sur chaque versement par le prêteur qui va de 10% pour 20 euros à 3% au delà de 200 euros. Dans ce cas, les remboursements sont donc amputés des commissions. Hellomerci prélève une commission dégressive de 6% à 3% sur la totalité du prêt. Dans ce cas, le coût est assumé par l’emprunteur. Ces commissions sont justifiées par la nécessité de sélectionner les projets viables, de suivre leur développement, et surtout de gérer les prêts pendant tout leur durée en interagissant avec un grand nombre de petits prêteurs.

Le prêt participatif avec intérêt

C’est la forme de financement participatif la plus mature car elle a débuté il y a près de 10 ans grâce à des pionniers anglais et nord-américains comme Zopa, Prosper et Lending Club. Ces plateformes de prêt sont appelées « peer-to-peer » , en français « entre pairs », car elles mettent en relation directement prêteurs et emprunteurs. Elles brassent aujourd’hui plusieurs milliards de dollars. En France, le site de prêt entre particuliers Prêt d’Union a octroyé 45 million d’euros de crédit en 2013. Bientôt PrêtPME ouvrira son site en ligne pour aider à financer des petites entreprises. Chaque plateforme de prêt participatif a sa propre méthode pour évaluer le risque de l’emprunteur, fixer le taux d’intérêt du prêt et structurer les prêts pour répartir le risque entre prêteurs.

  • Prêt moyen : Quelques centaines ou milliers d’euros.
  • Collecte moyenne : Quelques milliers ou dizaines de milliers d’euros.
  • Risque : Pour répartir le risque des prêteurs, les prêts sont fractionnés en petites participations. Le taux de défaut global  (non remboursement des prêts) varie considérablement en fonction de la plateforme, de sa capacité à sélectionner et à suivre les emprunteurs. Selon le IOSCO Research Department, le taux de défaut de ce type de financement varie entre 0,2% et 7% aux Etats-Unis, mais il est monté jusqu’à 30% en 2009, à la suite de la crise de 2008. Autre risque: le manque de liquidité. L’argent est partiellement bloqué pendant toute la durée du prêt, sauf si la plateforme autorise la revente des participations.
  • Rendement : On peut espérer percevoir entre 3% et 5% d’intérêts, nets de taux de défaut. Ce niveau de taux d’intérêts fait de cette forme de financement participatif un placement tout à fait compétitif. Cette forme de prêt participatif apporte la satisfaction de faire fructifier son épargne, tout en soutenant des individus ou des entreprises qui auraient des difficultés à se faire financer dans le circuit classique.

Attention : Plus la plateforme de prêts participatifs se développe, plus elle a tendance à ressembler à une banque classique. Ainsi le leader mondial, Lending Club n’accepte qu’un emprunteur sur 10; les banquiers les plus conservateurs siègent à son conseil d’administration et elle prépare son introduction en bourse cette année. Il y a donc parfois un écart entre le discours marketing et la réalité de certaines plateformes de financement participatif. Par exemple, Prêt d’Union, qui est de facto une banque, au sens d’un établissement de crédit agréé, critique agressivement « les banques » et compare ses taux d’intérêt à ceux du crédit renouvelable – le plus élevé des taux de crédit à la consommation – alors que ses conditions de prêt sont comparables avec celles des prêts personnels des banques, beaucoup plus bas. Prêt d’Union pratique selon la presse un taux de commission de 2%, mais cette information ne figure pas clairement sur le site, ce qui jette un doute. PrêtPME semble vouloir être plus transparent et affiche un taux de commission très raisonnable de 3%, ce qui, d’après ses dirigeants couvre à peine les frais de sélection des projets, de collecte et d’administration des prêts.

Le don contre royalties

Le porteur de projet, par exemple un développeur de jeu vidéo, propose non pas une contrepartie fixe mais des royalties c’est-à-dire un intéressement sur les ventes de ce jeu dans le futur. Le pionnier français MyMajorCompany a rendu ce modèle de financement célèbre en lançant le chanteur Grégoire et quelques autres. Entretemps, le modèle s’est essoufflé, et a été en grande partie remplacé par le don avec contrepartie, plus simple à gérer.

  • Don moyen : Très variable, de quelques dizaines à quelques milliers d’euros.
  • Collecte moyenne : Quelques milliers ou dizaines de milliers d’euros.
  • Risque : Elevé. Très peu de projets sont des blockbusters qui arrivent à engendrer des royalties.
  • Rendement : On peut avoir de la chance et parier sur le bon projet qui rapportera 5 fois la mise ou plus, comme ce fut le cas de ceux qui ont contribué à produire Grégoire sur MyMajorCompany, mais c’est l’exception plutôt que la règle. On garde la satisfaction morale de participer à une aventure et de soutenir un projet qui nous plait.

Attention : Il est complexe de suivre dans le temps et en toute transparence les coûts de production, les ventes, les profits, et donc les micro-royalties attachées à chaque contributeur. Cela a conduit à des polémiques à propos de ce modèle de financement sur MyMajorCompany.

L’investissement participatif en capital

C’est la forme la plus ambitieuse du financement participatif. Elle permet à une entreprise en croissance d’utiliser une plateforme comme WiSeed, SmartAngelsParticeep ou Anaxago pour lever des fonds en ouvrant son capital à un grand nombre de petits investisseurs, qui deviennent alors ses actionnaires. La loi de protection des consommateurs impose actuellement de strictes limites à ce type de financement. Ainsi la loi autorise seulement les particuliers considérés comme « investisseurs qualifiés » à investir avec les professionnels sur des plateformes de financement en capital à cause du haut niveau de risque. La qualification de l’investisseur est basée sur ses déclarations concernant la taille de son patrimoine financier, ses connaissances et son expérience en termes de placement en actions et autres instruments financiers à risque.

  • Investissement moyen : Quelques milliers d’euros ou plus.
  • Collecte moyenne : Quelques centaines de milliers d’euros, jusqu’à plusieurs millions.
  • Risque : La participation au capital d’une entreprise est un investissement à long terme (cinq ans ou plus) et à haut risque de perte d’une partie ou de la totalité du capital. En effet les petites entreprises et en particulier des jeunes entreprises sont fragiles. Le rapport IOSCO estime qu’aux USA, une entreprise sur deux financées par ce biais échoue. De plus les investissements en capital dans des entreprises privées sont généralement très peu liquides, c’est à dire qu’on peut difficilement revendre ses parts si on désire en sortir.
  • Rendement : Le rendement viendra des éventuels dividendes et surtout de la plus value, de la hausse du prix des actions des entreprises financées avec succès. Le retour sur investissement est en principe similaire à celui d’un fonds de capital risque (venture capital). Il faut s’attendre à ce qu’il soit très variable, allant de rendements négatifs à des rendements positifs à deux chiffres (10% ou plus). Pour l’épargnant individuel, ce rendement peut-être boosté par les réductions d’impôt sur le revenu et sur l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) qui seront accordées au titre de l’investissement dans les PME. Enfin, il ne faut pas négliger la satisfaction d’être associé au développement de start-ups et autres entreprises dynamiques.

Attention : Les plateformes d’investissement participatif effectuent en principe un gros travail de préparation et de suivi de l’investissement en capital qui comprend l’audit de l’entreprise et de son plan de financement, la sélection des meilleurs projets, la mise à disposition de la documentation nécessaire aux investisseurs, la rédaction des contrats, le suivi des participations etc.  Pour ces services d’intermédiaire en investissement, les plateformes prélèvent environ 5% des fonds collectés. SmartAngels par exemple pratique un taux dégressif qui va de 5% à 0,5% suivant la taille des fonds collectés.

Conclusion

Le financement participatif permet à un épargnant de donner du sens à son argent. Mais au delà des bonnes intentions affichées par les uns et les autres, l’épargnant préfèrera s’assurer que son argent est bien employé.

L’épargnant vérifiera tout d’abord la valeur ajouté de la plateforme, notamment sa capacité à :

  • Sélectionner des projets qui correspondent à sa mission : Un indicateur de qualité sera par exemple le nombre de projets et le nombre de contributeurs.
  • Animer et mener à bien les collectes de fonds : Un indicateur de qualité sera le taux de projets atteignant leur objectif de collecte de fonds.
  • Gérer les paiements et assurer le suivi des projets dans le temps : Un indicateur de qualité sera le taux de réussite des projets, mesuré par exemple par la fourniture des contreparties, le taux de remboursement des prêts, le taux de croissance et la profitabilité des entreprises financées.

Au delà de la validité et de la transparence des projets à financer, il parait essentiel que la plateforme de financement participatif soit la plus transparente possible sur elle-même, sa structure, son fonctionnement, son financement. On voudra connaître :

  • Son statut légal : Est-elle un établissement de crédit agréé (en clair une banque), un établissement de paiement agréé, un intermédiaire en opération de banque et services de paiement (IOSBP), un conseil en investissement financier, ou encore un simple  « conseiller en investissement participatif », le futur statut moins contraignant qui devrait être annoncé le 14 février [Note 1] ?
  • Ses partenaires financiers : Si la plateforme n’est ni une banque ni un établissement de paiement, quels sont ses partenaires financiers ?
  • Ses coûts de structure et ses taux de commission : Comme on l’a vu dans le bref survol présenté ci-dessous, les taux des commissions prélevées par les plateformes sur les fonds collectés varient énormément. Ces commissions sont le plus souvent à la charge du porteur de projet, mais il est important de les connaître.

[Note 1] On attend avec impatience la communication par l’équipe de Fleur Pellerin du résultat des consultations sur l’assouplissement du cadre réglementaire français du financement participatif qui aura lieu ce vendredi 14 février 2014 à Bercy.

 

** Les entreprises citées dans cet article le sont à titre d’exemple et leur citation n’a aucune valeur de recommandation **

En tant qu'utilisatrice des services financiers, puis consultante pour des banques et compagnies d’assurance, Therese a constaté qu’en finance, c’est souvent le client qui doit s’adapter au service et pas l’inverse. Pour elle, la finance doit changer. Pour contribuer à ce changement, Therese a entrepris de fournir de l'information plus pratique, plus simple et plus objective sur tous les sujets liés à la finance personnelle.

A propos Therese

En tant qu'utilisatrice des services financiers, puis consultante pour des banques et compagnies d’assurance, Therese a constaté qu’en finance, c’est souvent le client qui doit s’adapter au service et pas l’inverse. Pour elle, la finance doit changer. Pour contribuer à ce changement, Therese a entrepris de fournir de l'information plus pratique, plus simple et plus objective sur tous les sujets liés à la finance personnelle.

12 réflexions au sujet de « Financement participatif (2) : risque et rendement »

  1. Ping : financement participatif

  2. Jean-Christophe Capelli

    De la bien belle ouvrage que ces quelques lignes denses et bien calibrées ! Une analyse parfois sévère mais juste du panorama actuel.

    Répondre
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    Un bon article de présentation des différents types de crowdfunding. Un produit de placement en immobilier appelé SCPI (société civile de placement immobilier) permet d’investir une partie de son épargne en achetant des parts de sociétés. Ce système de collecte de fond pour la réalisation d’un projet d’investissement immobilier est proche du fonctionnement des levées de fond sur les plateformes de crowdfunding. Ce produit d’épargne, permet de diversifier son patrimoine et propose des rendement attractifs, 5,13% pour l’année 2013.

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    1. Therese Auteur de l’article

      Les fonds communs de placements en actions, SCPI ou autres, sont en effet des organismes de placement collectif, mais le crowdfunding est très différent. Entre autres : dans le crowdfunding l’investisseur voit directement chaque société dans laquelle il investit, il voit aussi les réactions des autres investisseurs et enfin il gère lui-même son portefeuille d’investissements.

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