La banque et le crowdfunding sont complémentaires pour prêter aux PME– Interview avec Nicolas Lesur, Unilend


02/02/2015 par Therese 1 réponse (1)

Infographie UnilendA l’occasion du récent partenariat entre Groupama Banque et Unilend, Nicolas Lesur, fondateur de la plateforme de crowdfunding par prêt aux petites et moyennes entreprises (PME), Unilend discute la complémentarité entre banque traditionnelle et crowdfunding.

Unilend, le leader français du crowdfunding par prêt rémunéré aux entreprises a annoncé la semaine dernière un partenariat avec Groupama Banque, la branche banque du groupe Groupama, maison mère du plus gros assureur mutualiste de France.

J’ai demandé à Nicolas Lesur, le fondateur d’Unilend de nous expliquer plus précisément la nature de cet accord et son intérêt pour Unilend, mais aussi, bien sûr, pour les épargnants qui prêtent leur argent sur Unilend.

L’entrée d’une banque sur Unilend ne va-t-elle pas dénaturer ce qui fait l’attrait du crowdfunding pour les épargnants ?

Unilend-infographie1an-versoNon. Nous avons choisi Groupama Banque comme partenaire précisément parce que cette banque s’est engagée à jouer le jeu du crowdfunding. Le but du crowdfunding, ou financement participatif, en français, est d’ouvrir le financement de projets au plus grand nombre afin que les profits, et les risques, soient partagés par tous [Note 1].

Groupama Banque rejoint les épargnants qui placent leur argent sur Unilend pour prêter à leur coté aux petites et moyennes entreprises (PME). La banque va se comporter comme un prêteur parmi d’autres. Elle n’aura pas de statut à part. Elle disposera de strictement la même information que les autres prêteurs. Les montants de ses offres de prêt seront sans doute dans la fourchette haute puisque la banque s’engage prêter jusqu’à 100 millions sur quatre ans. Mais pour éviter que ses mises importantes n’influencent les enchères des autres prêteurs, la banque ne dépassera pas la limite de 20% du financement de chaque projet. Elle ne sera, de toutes façons, pas la seule à proposer des « gros tickets », des montants élevés, car il y a déjà une grande variété de prêteurs sur Unilend. A coté des épargnants qui misent le minimum de 20 euros, certains prêteurs engagent plusieurs milliers d’euros par projet  – la moyenne s’établissant autour de 300 euros.

Enfin, bien sûr, Groupama banque sera soumise aux mêmes règles d’enchères que tous les autres prêteurs : elle choisira le taux auquel elle veut prêter et son offre ne sera retenue que si elle fait partie des moins chères pour réunir la somme demandée par l’emprunteur.

Pour ces raisons, nous pensons que la transparence et l’égalité des chances qui font l’attrait du crowdfunding pour les épargnants seront respectées.

Contrairement à ce qu’on entend souvent, vous n’opposez pas banque traditionnelle et crowdfunding par prêt aux PME, mais les présentez comme complémentaires, pourquoi ?

En effet, le crowdfunding par prêt rémunéré n’est pas pour nous une alternative en opposition avec la banque traditionnelle, mais une offre complémentaire.

Les règlementations bancaires telles que les exigences de fonds propres posées par les Accords de Bâle III contraignent les banques à demander aux emprunteurs des garanties très importantes comme, par exemple, une hypothèque sur un bien immobilier ou une sureté sur du gros matériel [Note 2].

Or les PME ont très souvent des besoins de financement qui ne présentent pas de telles garanties. Elles cherchent à financer des travaux, du petit matériel, des embauches… Elles cherchent donc des prêts que l’on appelle techniquement des prêts « sans sureté » car ils ne sont pas adossés à un actif.

De plus les dirigeants de PME doivent souvent tout faire eux-mêmes. Or les procédures des banques sont longues et complexes, que l’on emprunte 10 millions ou 100 000 euros. Les entrepreneurs n’ont pas le temps de démarcher les banques et d’attendre leur décision pendant des semaines. Au contraire, ils sont prêts à tout pour gagner du temps.

Pour les petites entreprises, le crowdfunding est un circuit plus fluide et plus rapide que la banque traditionnelle. Il apporte rapidement du financement à un taux approprié au risque encouru. Il n’est d’ailleurs pas rare que le financement par le crowdfunding vienne en complément d’un prêt bancaire.

En quoi ce partenariat est-il bénéfique pour Groupama et Unilend ?

Groupama Banque fait partie d’un grand groupe financier important, mais en tant que banque c’est une banque relativement jeune et limitée par ses implantations d’origine agricoles et régionales. Unilend permet à Groupama Banque d’accéder par le crowdfunding à un marché très ouvert et en forte croissance. La banque peut ainsi répondre à des demandes de PME venant de toute la France, bien au-delà de ses implantations physiques.

Pour Unilend, les fonds importants qu’apportera Groupama Banque sont un coup d’accélérateur. Ils aideront Unilend à se développer plus rapidement pour faire face à concurrence internationale, en particulier à celle des anglo-saxons qui ont plusieurs années d’avance sur nous. Ainsi, les Américains Kickstarter et Indiegogo dominent déjà le marché global du crowdfunding par don avec contrepartie. Comme ils ont énormément de visibilité sur le Net, beaucoup de français se tournent vers eux pour obtenir des financements, plutôt que vers des acteurs Européens comme Ulule.

Il serait dommage que le crowdfunding par prêt rémunéré français soit également dominé par des acteurs étrangers. C’est un danger qu’il s’agit de ne pas sous-estimer étant donnée la taille des plateformes américaines comme Lending Club [plus d’un milliard de dollars de prêt par trimestre, NDLR] et anglaises comme Funding Circle [500 millions de livres prêtés à ce jour, NDLR]. Il nous faut continuer à croître à un rythme soutenu.

Enfin, l’arrivée de Groupama Banque en tant que prêteur nous rend plus forts, plus résiliant. En effet, chaque type de prêteur, banque, institutionnel, ou particulier, répond différemment aux mouvements du marché. Par exemple, les uns peuvent augmentent leur mise de façon contre-cyclique, c’est-à-dire au moment même où les autres se retirent. Avoir plusieurs types de prêteurs nous donne plus de stabilité.

N’est-ce pas paradoxal qu’une banque prête aux PME en crowdfunding à un taux moyen de 9,3% alors que les taux moyens des prêts bancaires amortissables aux entreprises sont très bas ?

Non, car les taux moyens des prêts bancaires ne concernent pas les mêmes prêts avec le même niveau de risque. Comme je viens de le dire, les prêts bancaires offerts au taux nominal de 3% ou 4% sont adossés à des garanties tandis que les prêts accordés en crowdfunding sont des prêts sans sureté. Le taux des prêts en crowdfunding est plutôt à comparer par exemple au taux des petits découverts bancaires [Environ 10% au dernier trimestre de 2014, NDLR], ou bien au taux du leasing de matériel ou encore au taux du factoring [Note 3] – le coût de ces derniers dépassant aisément les 10%.

De plus, le taux d’intérêt n’est pas le seul facteur de coût d’un prêt. Aux intérêts des prêts bancaires s’ajoutent des frais de dossier, des frais de garantie, et surtout les frais d’assurance qui augmentent parfois à eux seuls le coût du crédit de 25% à 30%. En crowdfunding sur Unilend, les seuls frais pour l’emprunteur qui réussit à lever des fonds sont la commission de départ de 4%, soit un surcoût de 15% à 30% selon la durée et le taux du crédit.

Mais le point primordial est que les petites entreprises ne peuvent tout simplement pas obtenir ces prêts bancaires à taux très bas. Les moyennes de taux de crédit publiées par la Banque de France sont biaisées par les chiffres des prêts aux grandes entreprises qui empruntent effectivement à des taux très bas, de type 2,5%.

Le contexte français du crédit est très différent du contexte anglo-saxon car il vise avant tout à protéger les entreprises et les particuliers contre la tentation du surendettement. Pour cette raison, on préfère ne pas prêter que prêter à un taux élevé. Ainsi le taux d’usure, c’est-à-dire le taux maximum auquel on peut prêter, est très bas en France. Il fixé à 1/3 au dessus du taux moyen [13,27% pour les prêts aux entreprises au 1er trimestre 2015, NDLR]. C’est très peu par rapport à ce qu’on observe dans les pays anglo-saxons où les taux varient énormément et peuvent monter jusqu’à 15%, voire 20%. Ces pays suivent une tout autre logique qui est celle de laisser les entrepreneurs prendre des risques pour développer leur business.

Unilend reste dans la logique française puisque nous ne proposons pas de prêts à plus de 10%.

Avez-vous d’autres projets de coopération avec la « finance traditionnelle » et quel est l’intérêt de cette évolution pour les épargnants ?

Oui, nous désirons ouvrir notre plateforme à des sociétés de gestion de portefeuille qui pourront créer des fonds d’investissements, capables de prêter sur Unilend. Cela nous permettrait d’attirer de nouveaux investisseurs tels que, par exemple, des institutionnels comme les assureurs, mais aussi des particuliers qui souhaitent mutualiser leur risque.

Nous sommes également en discussion avec des banques qui envisagent d’inclure le crowdfunding parmi les solutions de financement qu’elles proposeront aux petites et moyennes entreprises. Ce type de mise en relation se pratique déjà en Angleterre chez des banques comme Royal Bank of Scotland et Santander.

Dans tous les cas, nous veillons à garder un équilibre entre les différents types de prêteurs. Dans cette mesure, tout ce qui nous aide à grandir profitera aux épargnants qui veulent prêter sur la plateforme, en leur offrant plus de choix.

Merci, Nicolas!

Note de l’auteur : Cet article ne constitue en aucun cas un conseil ou une recommandation. Je n’ai aucun lien avec la société Unilend. J’ai prêté un peu d’argent sur cette plateforme à titre d’expérimentation.

[Note1] Le crowdfunding par prêt aux entreprises est parfois appelé en anglais peer-to-peer lending (P2P lending), peer-to-business lending ou encore crowdlending. En français on parle de financement participatif par prêt rémunéré aux entreprises, ce qui est un peu long. L’expression « prêt participatif » (qui serait plus parlante) désigne un type particulier de prêt, antérieur au crowdfunding et indépendant de lui.

[Note 2] La règlementation limite la capacité d’octroi de crédit des banques en leur imposant, pour simplifier, de bloquer en réserve une proportion importante des capitaux prêtés – ceci afin de limiter leur propre risque. Les banques font alors appel aux assureurs qui, toujours pour simplifier, financent ces crédits à condition que ces crédits offrent des garanties.

[Note 3] Le factoring ou affacturage permet aux entreprises d’encaisser à l’avance les créances de leurs clients, l’affactureur prenant à sa charge, contre une commission, le risque et les frais de recouvrement en cas de non paiement.

En tant qu'utilisatrice des services financiers, puis consultante pour des banques et compagnies d’assurance, Therese a constaté qu’en finance, c’est souvent le client qui doit s’adapter au service et pas l’inverse. Pour elle, la finance doit changer. Pour contribuer à ce changement, Therese a entrepris de fournir de l'information plus pratique, plus simple et plus objective sur tous les sujets liés à la finance personnelle.

A propos Therese

En tant qu'utilisatrice des services financiers, puis consultante pour des banques et compagnies d’assurance, Therese a constaté qu’en finance, c’est souvent le client qui doit s’adapter au service et pas l’inverse. Pour elle, la finance doit changer. Pour contribuer à ce changement, Therese a entrepris de fournir de l'information plus pratique, plus simple et plus objective sur tous les sujets liés à la finance personnelle.

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